POSEI
DANS LES DROM, UNE RÉPARTITION
COLONIALE DE LA PAC

POSEI, DROM lurraldeendako diru-laguntza, bidegabea eta koloniala da Conf’eko laborarientzat. Dirusartze justuago baten alde dira.
“Nous contestons la répartition du POSEI car 90% de l’enveloppe est captée par une classe sociale et la paysannerie n’est pas prise en compte. Lorsque l’on parle de souveraineté alimentaire, il faut que le POSEI permette aux paysan·nes de vivre parce que c’est nous qui produisons pour le marché local” a affirmé Guy-Albert Levostre, secrétaire général de l’OPAM (Organisation Patriotique des Agriculteurs de Martinique), le 14 janvier devant le ministère de l’agriculture. 150 paysan·nes occupaient alors le parvis rue de Varenne pour dénoncer “le mépris du gouvernement envers le monde paysan”, dans un contexte agricole tendu par la gestion sanitaire de la DNC et le passage forcé de l’accord de libre-échange UE-Mercosur. Un mépris “exacerbé” dans les territoires et régions d’outre-mer selon la Conf’, où les paysan·nes “subissent depuis des décennies une posture condescendante et néocoloniale” de la part de l’État français.
Une injuste répartition des aides
Pour répondre aux contraintes spécifiques de certains territoires, les États membres ont mis en place dans les années 90 au sein du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) le POSEI, programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité. Il s’agit d’un instrument de financement spécifique pour le soutien de l’agriculture dans les territoires dits “ultrapériphériques” de trois États : la France, avec la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, La Réunion, Saint-Martin et Mayotte (regroupés sous le sigle des DROM), l’Espagne avec les îles Canaries et le Portugal avec les Açores et Madère. Qualifié de “PAC des outre-mer”, le POSEI est une enveloppe fermée, répartie selon les productions et les territoires. Il soutient la production de cultures dites “traditionnelles” comme la canne à sucre, la banane et le rhum, tout en finançant l’approvisionnement de ces territoires en intrants et produits agricoles, ainsi que les productions de diversification végétale et animale.
Seulement, cette répartition prend peu en compte les réalités locales et paysannes, et est surtout structurée au profit de monocultures de multinationales. En 2023, selon un rapport de la Cour des comptes européenne rendu cette année, 63 % des fonds POSEI étaient dirigés pour les productions traditionnelles. Par exemple, si la Martinique touche le plus de POSEI avec 36,7% de l’enveloppe, il s’agit par ailleurs du territoire avec le moins d’exploitations agricoles recensées. “L’énorme majorité des fonds est captée par les productions de canne à sucre et de banane, destinées à l’exportation. Plusieurs familles békés touchent jusqu’à 8 à 10 millions d’euros par an du POSEI alors que l’agriculture paysanne n’a droit à rien” a dénoncé Fanny Métrat, porte-parole de la Conf’. “Il y a dix ans, il y avait environ 1000 planteurs en Martinique. Aujourd’hui, ils ne sont même pas 200, mais le tonnage reste le même. Les gros se sont agrandis et les petits ont disparus” explique Guy-Albert Levostre.
Une autre difficulté pour les paysan·nes : la majorité des aides sont conditionnées au fait d’être d’adhérent·e aux organisations de producteurs (OP). Une mesure qui n’existe pas dans l’hexagone et qui exclut d’office tous·tes les producteur·ices qui souhaitent vendre en direct. Ainsi, de petit·es paysan·nes, bien que cotisant·es à la MSA, sont exclu·es des aides POSEI. “On impose aujourd’hui aux paysan·nes de faire partie des OP pour prétendre à ce POSEI alors même que 80% de ces producteur·ices n’y sont pas. On demande une plus juste répartition de ce POSEI en retirant cette obligation.”
Une réforme qui inquiète
Les inégalités dans l’attribution des aides du POSEI sont ainsi persistantes. Le même rapport spécial de la Cour des comptes européenne recommande également – entre autres – de “repenser l’approche pour les filières traditionnelles” et de “renforcer la diversification animale et végétale dans les régions ultrapériphériques”. Pourtant, le projet de la futur PAC inquiète les paysan·nes. Si jusqu’alors le POSEI faisait partie du budget sanctuarisé, ce dernier risquerait d’en être extrait et intégré au reste des politiques européennes. Cette réforme viendrait mettre directement les aides budgétaires agricoles en concurrence avec d’autres budgets de l’État français, alors que le POSEI est aujourd’hui pris en charge dans son entièreté par l’UE. “C’est la mort des petites fermes” témoigne Guy-Albert Levostre. Lors du Salon de l’Agriculture, la Conf’ a dénoncé la déclaration de la ministre de l’Agriculture Annie Genevard qui a défendu la sortie “du modèle des petites fermes”. “Alors qu’aujourd’hui 90% des fermes de la Martinique ont moins de 10 hectares, on nous tue” a déploré le secrétaire général de l’OPAM.
“Il faut une plus juste répartition du POSEI en retirant l’obligation de faire partie d’une organisation de producteurs.”
Guy-Albert Levostre
Pour un revenu paysan
Selon la politologue et militante féministe décoloniale française Françoise Vergès, le processus de décolonisation des DROM n’est pas achevé. Les normes sont imposées dans un contexte de centralisation auquel le monde agricole n’échappe pas. “Le mépris du gouvernement envers le monde paysan est constant. Ce mépris concerne aussi et de façon exacerbée les paysan·nes des départements, territoires et régions d’outre-mer, trop souvent mis à part, sans prise en compte des spécificités de leurs territoires” a dénoncé la Conf’ dans un communiqué. Cette situation est directement perçue dans l’injuste répartition des aides financières et des terres, où la plupart des cultures appartiennent à de grandes familles de descendants d’esclavagistes, mais aussi dans le coût très cher de la vie dans les territoires insulaires (les prix sont en moyenne 40% plus chers que dans l’hexagone). Ce modèle agroindustriel et colonial empêche également la diversification des productions pour répondre aux besoins locaux et freine la transition agroécologique.
Réuni·es lors d’un Comité National Élargi début janvier, les membres de la Conf’ sont revenu·es sur l’importance du soutien aux luttes paysannes dans les DROM. C’est à cette occasion que le syndicat a mené son action devant le ministère de l’agriculture, où 52 personnes, la plupart des représentant·es et responsables de la Conf’ et même Jean-Yves Darci, président de la chambre d’agriculture de Guyane, ont été placé·es en garde-à-vue durant 18 heures. Un “deux poids deux mesures” vivement critiqué par le syndicat.
La Conf’ à Mayotte et les spécificités du territoire
Un an après le passage du cyclone Chido, “la relance nécessaire à l’activité agricole n’est clairement pas à la hauteur des dégâts subis et des besoins remontés du terrain” a relevé la Confédération Paysanne dans un communiqué du 22 janvier 2026. Le syndicat a indiqué par la même que la structuration de la pêche artisanale devait aussi être soutenue. L’enjeu de l’autonomie alimentaire des territoires dits d’outre-mer est tout aussi prégnant à Mayotte, qui a été grandement dévasté l’année dernière. Pour autant, les investissements de rétablissement des infrastructures et des services publics promis par l’État français sont toujours absents.
La part de l’enveloppe POSEI dédiée à Mayotte est la plus faible des DROM – seulement 2,6 % des financements – alors même que le nombre d’agriculteur·ices y est similaire aux autres territoires. Cette disparité financière s’explique en partie par le fait que l’île n’a pas de production dédiée à l’exportation. On y perçoit ainsi clairement les fléchages de cette aide.
Une spécificité locale
Malgré un contexte agricole très défavorable aux paysan·nes, il est à noter que Mayotte bénéficie d’une spécificité : les paysan·nes détenant au moins 1000 m2 peuvent toucher des aides de la PAC, plafonnées à 900 € à partir de 10 hectares. “D’autres DROM envient ce POSEI”, selon Saïd Anthoumani, président confédéré de la Chambre d’Agriculture de Mayotte, réélu cet hiver 2026. Ce choix a été guidé au vu de la taille des exploitations, “on devait le porter sinon on allait perdre beaucoup de paysan·nes”.
Un dispositif plus adapté aux petites fermes, même si beaucoup de paysan·nes continuent à ne pas toucher ces aides du fait de démarches administratives compliquées et d’un difficile accès à leurs droits.
Victoire de la Conf’
La liste Confédération paysanne conduite par le Président sortant de la Chambre d’Agriculture a de nouveau remporté les élections professionnelles, qui avaient été repoussées à cause de l’ouragan Chido. “Cette équipe a réussi, en quatre ans, à sortir la chambre d’agriculture de la tutelle renforcée de l’État. Elle a ensuite lancé une dynamique pour que la situation des paysan·nes et des pêcheur·euses mahorais·es changent” se réjouit la Conf’. “L’accompagnement à l’installation des jeunes générations, l’aménagement de pistes et de stockages d’eau adaptés, la mise en place d’outils collectifs comme un abattoir ou des ateliers de transformation des productions et la structuration de la pêche artisanale doivent être soutenu·es, et non freiné·es en permanence par l’État, pour assurer la souveraineté alimentaire de Mayotte.” C’est bien là l’objectif de cette équipe qui va poursuivre son travail au service des paysan·nes mahorais·es.
