Pyrénées
“En estive, on retrouve
une forme de lenteur”

Florence Debovek artzaina da Pirinioetan. Horrez gain, idazle eta ilustratzailea da,
bortua eta artzaingoa kontatuz bere liburuetan.
Peux-tu te présenter ?
Je suis Florence Debove, je suis bergère en estives dans les Pyrénées depuis 2018, et avant ça dans les Alpes et en Ardèche. Je fais aussi des remplacements l’hiver dans les fermes autour de chez moi. À côté de ça, j’écris et je dessine, et j’en fais des livres qui portent sur le monde pastoral.
Quel est ton parcours agricole ?
L’agriculture m’a happée très jeune. J’ai grandi dans une ferme et j’ai fait pas mal de boulots saisonniers en élevage. Je préférais travailler que faire des études. Un jour, une chevrière cherchait quelqu’un pour la remplacer et j’ai donc gardé son troupeau en Ardèche pendant trois mois, avec sa chienne de travail, et j’ai adoré. J’ai pu me faire connaître auprès des fermes autour et j’ai travaillé dans ce coin durant quelques saisons. Je faisais aussi de la traite et de la transformation fromagère. Ce que je préférais était la garde. J’adore travailler avec les chiens. Je voyais des berger·es descendre d’estive et je me demandais comment ça fonctionnait. Avant d’essayer, je suis allée voir quelques berger·es et j’ai vu les conditions de travail qui ne sont pas évidentes, mais j’aimais faire des boulots assez difficiles dans les fermes. Je me suis donc formée en brebis et j’ai fait ma première estive dans les Alpes, avant de venir en 2018 dans les Pyrénées.
Comment t’es-tu formée ?
Il existe des formations pour être berger·e, mais j’avais quelque chose contre l’école. Je me suis beaucoup ennuyé dans ma scolarité et j’étais un peu en marge. J’ai donc appris sur le tas. Au début, sans trop y réfléchir, peut-être par instinct, j’ai surtout travaillé avec des femmes. Je pense que ça a été un cadre assez aidant. Leurs techniques de travail étaient plus adaptées et les méthodes d’apprentissage aussi. Par la suite, une fois que j’ai gagné en expérience, j’ai travaillé avec des hommes qui m’ont aussi appris plein de choses.
À ton avis, quelle est l’importance du salariat dans le travail paysan ?
Le fait d’être salariée est valorisant pour moi. Je rentre dans le quotidien des gens et dans leur ferme, on me fait confiance. On manque aussi beaucoup de salarié·es agricoles expérimenté·es et je sens que je leur enlève une grosse épine du pied en étant là et en restant dans les mêmes fermes. Chaque ferme est spécifique et quand on a de l’expérience, c’est très positif pour les paysan·nes. En plus, mine de rien, on a un salaire qui tombe tous les mois là où ce n’est pas acquis pour elleux. Je suis des fois mieux payée que certain·es éleveur·ses qui m’embauchent, mais ils ont aussi un statut moins précaire que moi qui enchaîne les CDD, et ont un patrimoine. Je pose souvent des questions à mes employeur·ses et je vois leurs difficultés. Ça m’intéresse de prendre en compte leur situation. Je pense que ce sont deux activités complémentaires, le salariat et être paysan·ne, qui ne sont pas tellement comparables. Il faut que l’on reste solidaires. S’il y a des problèmes, ce sont les politiques de l’État et de l’Europe qui nous mettent dans ces situations difficiles.
“Le fait d’être salariée est valorisant pour moi. Chaque ferme est spécifique et quand on a de l’expérience, c’est très positif pour les paysan·nes”
Florence Debove
Tu écris et dessines aussi…
J’écris et je dessine depuis toujours. Ma première estive dans les Pyrénées était une saison très isolée et j’y ai beaucoup écrit et dessiné. Je ne savais pas que j’allais en faire un livre un jour. Pour beaucoup, la montagne est un espace de liberté. Pour moi, c’est un endroit où je dois rester pendant quatre mois, avec les limites de l’espace et des brebis. Dessiner la montagne m’a permis de la prendre sous différents angles, de la comprendre un peu mieux, et d’être contente de moi sous un autre aspect que mon troupeau. J’ai rempli des carnets durant deux saisons dans le Val d’Azun. J’ai tapé mes textes à l’ordinateur pour expliquer à ma famille ce que je fais là-haut et je me suis rendue compte que les gens étaient contents de me lire. Je les ai alors envoyés à des éditeurs pour savoir si on pouvait en faire quelque chose et j’ai signé chez Transboréal pour mon premier livre. Ce livre reste donc très authentique parce que ce sont mes carnets, qui n’ont pas été conçus pour être édités à la base. Le livre a été réédité chez Cambourakis et ça me fait super plaisir. Il fonctionne bien en poche, ce qui veut dire qu’il trouve un nouveau public et qu’il est toujours d’actualité.
Et ton dernier livre, Sur tes pentes ?
Dans Sur tes pentes, je voulais qu’il y ait autant de texte que de dessin, car c’est ma manière de voir mon estive : en écrivant et en dessinant. Je voulais garder l’aspect “carnet”. Je trouve qu’il y a quelque chose d’intéressant à dire de notre époque quand on parle de pastoralisme. J’ai aussi voulu rendre leur part de poésie aux éleveur·ses. Ce sont eux qui m’ont formée, eux qui maintiennent les traditions, eux qui ont les troupeaux… Sans les éleveur·ses, je n’ai pas de travail et il y aurait forcément moins de poésie. Ce sont des techniques de travail qui sont transmises, mais aussi une vision de la vie et des espaces. Aujourd’hui, quand tout va vite, que les décisions politiques sont prises dans une sorte d’urgence, eux restent sur du long terme, parce que c’est le rythme des bêtes et du vivant. Eux aussi sont en marge et ils m’apprennent cette marge-là. En estives, on ajoute une dimension de retrait, et on retrouve aussi une forme de lenteur : les bêtes ont leur propre rythme que l’on doit suivre
Florence Debove sera à la librairie Menta à Ortzaize le 21 mai à 18:30 et à la librairie L’escapade à Oloron le 22 mai.
