Ainiza
Dominique Lataste :
« Il faut accompagner les cédant·es »

Dominique Lataste psiko-soziologoa da. Bizikleta bira bat hasi du etxaldeen transmisioaz laborariekin hitz egiteko.
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis Dominique Lataste, psychosociologue et formateur au cabinet Autrement dit en Chalosse. Je travaille avec Brigitte Chizelle qui est sociologue. Je suis aussi chercheur associé à l’université de Montpellier.
La psychosociologie cherche à comprendre comment les difficultés sociologiques et psychologiques influencent les comportements et comment interagir dans les processus de changement, comme la transmission d’une ferme par exemple. La transmission est un processus de changement, aussi bien pour les cédant·es que pour les repreneur·ses. On oublie parfois que pour qu’il y ait installation, il faut qu’il y ait transmission. Il faut donc aussi que les cédant·es se préparent. Peu de travaux s’y intéressent réellement, alors que les cédant·es ont pourtant un rôle de passage de relai.
Qu’est ce qui vous a amené à réfléchir à la psycosociologie de la transmission des fermes ?
La Confédération Paysanne de la Loire nous avait démandé en 2004 de réfléchir à la question des cédant·es. À partir d’une premiere étude sur les facteurs psychosociologiques, l’aspect humain est ressorti de façon beaucoup plus importante que ce que la littérature scientifique laissait présager. Avec ce constat, et pour mettre en place un accompagnement, encore faut-il savoir quels sont les freins ou les moteurs dans la transmission. Si au départ nous avons travaillé notamment sur les hors-cadre familiaux (HCF), on s’est demandé si les choses étaient similaires pour les cadres familiaux. On a finalement vu qu’il y avait peut-être un ou deux facteurs spécifiques pour la transmission familiale que l’on développe dans les formations du cycle cédant que je propose à EHLG.
Quels sont les facteurs que vous évoquez ?
Les réflexions sont multifactorielles lorsque l’on parle de transmission, mais il y a une dimension psychosociale importante à ne pas négliger. Jusque dans les années 1980 les transmissions étaient majoritairement familiales. Cela veut dire que sociologiquement, un enfant était désigné pour reprendre la ferme. Ce passage de relai allait de soi. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. C’est une rupture par rapport au modèle de la transmission. La ferme familiale n’est pas qu’un outil de travail, c’est aussi une extension de l’identité. Quand un·e agriculteur·ice dit qu’il·elle est paysan·ne, il·elle parle d’un mode de vie mais aussi d’une classe sociale et parfois même d’une œuvre personnelle qui lui a permis de perpétuer une histoire. La ferme est le support de leur identité. Si le·la cédant·e n’a pas d’autre lieu d’investissement social ou d’autre endroit pour s’identifier, la transmission peut alors être difficile à vivre. D’autant que s’il s’agit de l’installation d’un hors-cadre familial, celui-ci une fois installé pourrait ne plus faire appel à l’ancien·ne paysan·ne. Sans préparation, il y a le risque de perdre brutalement son rôle, mais aussi une reconnaissance, une utilité sociale. Ce sont des facteurs psychosociaux dont il va falloir tenir compte et il est nécessaire de les accompagner, au risque que cette transmission soit mal vécue ou même sabotée. Le·la repreneur·se doit aussi comprendre ce que vit le·la cédant·e dans ce processus. Car si on ne voit la ferme que comme du foncier ou du bâti sans prendre conscience qu’il s’agit de bien plus, cela risque de mal se passer. Je pense d’ailleurs que celle·celui qui reprend est un·e des meilleur·es accompagnateur·ice du·de la cédant·e si iel a suffisamment de capacités empathiques pour comprendre la situation. En fait, transmettre une ferme, ce n’est pas transmettre que du foncier ou un capital économique, c’est aussi transmettre une histoire, une identité et une place dans la ruralité.
Aussi, la perpétuation ce n’est pas de l’identique. C’est quelque chose dans laquelle la personne qui reprend va mettre une partie d’elle-même et de sa propre identité. La question est comment ces deux histoires peuvent se raconter harmonieusement. C’est pour cela qu’une transmission se prépare.
“Transmettre une ferme, ce n’est pas transmettre que du foncier ou du capital économique, c’est aussi transmettre une histoire, une identité et une place dans la ruralité”
Dominique Lataste
Vous faites une tournée à vélo pour aller à la rencontre les paysan·nes, quelles sont vos attentes ?
J’ai commencé mon tour à Ainhice-Mongelos pour finir à Paris, au Palais du Luxembourg, le 3 juin prochain. Je vais à vélo car les paysan·nes font l’effort de venir discuter le soir après le travail, alors il y a quelque chose de symbolique pour moi de venir par l’effort vers elle·eux. Je fais ce tour pour sensibiliser sur ces facteurs psychosociaux dans la transmission des fermes. J’espère aussi voir les différentes perceptions et échanger là-dessus. Au Pays Basque, je me suis rendu compte que les personnes sont de plus en plus conscientes que les facteurs humains sont importants. Il y a sur ce territoire un taux de déperdition des fermes moins important par rapport à la moyenne nationale au niveau français. On peut s’en réjouir, mais cela est aussi à questionner. On prend beaucoup en charge les repreneur·ses HCF, mais il faut faire de même pour les cadres familiaux afin qu’ils et elles se préparent à reprendre ou pas la ferme. Cela ouvre le débat sur la question de l’Etxe. Il peut y avoir un risque de tension entre une pression sociale donné par l’etxekoa et la tendance sociale de l’individualisme et de la libération de l’individu, voulant exprimer différents projets. Il ne faut pas pas rester dans le non-dit.
Dominique Lataste est formateur durant la formation cycle cédant proposée par EHLG. Pour plus d’informations : 05-59-37-18-82.
